Alcoolisme et violences conjugales…
Dans cette communication, je vais parler de l’épouse du malade alcoolique et de sa « gestion » d’une situation parfois inextricable et pour le moins insupportable. « Papa boit, maman déguste et les enfants trinquent ». Depuis 20 ans, il m’a été donné de rencontrer nombre de ces femmes (et enfants) violentés psychologiquement et physiquement. Toutes les histoires se ressemblent, tant dans la progression de l’alcoolisation que dans l’installation pernicieuse de la violence subie avec des conséquences souvent dramatiques. Les ¾ des violences conjugales sont commises dans un contexte d’alcoolisation et je n’évoque que les statistiques judiciaires ou médicales, mais que dire aussi de la violence psychologique….
Lorsqu’un malade alcoolique rentre au domicile, la cellule familiale se pose une question qui va conditionner toutes les réactions : « dans quel état est-il ? ». Et même si il est alcoolisé, l’essentiel sera qu’il reste calme, qu’aucun conflit n’éclate et le rôle de l’épouse est à ce stade déterminant, surtout lorsqu’il y a des enfants. C’est elle qui fera en sorte que le moindre mal s’installe. La violence physique ne s’installe jamais inopinément ou par surprise. Dans le temps, elle est précédée de reproches, de réprimandes, d’agressivité en passant par la jalousie maladive, la possessivité, les vaines promesses et aussi les moments de calme relatif. Et c’est bien parce qu’il y a des moments de calme que l’épouse résistera longtemps à toute tentative de rébellion, pensant naïvement que la situation s’arrangera… un jour.
Le lendemain des crises, un silence va s’installer autour de l’incident de la veille : pour l’épouse c’est le moyen pour en revenir à une situation normale, pour le malade alcoolique, il s’agit d’éviter d’assumer les conséquences de ses actes. Il sait pertinemment ce qui s’est passé et les non-dits lui permettront de recommencer encore et encore. Cette « co-dépendance » ou maladie du silence ne s’entend pas du côté de l’épouse comme une acceptation de l’alcoolisation, mais comme une recherche naturelle de tranquillité. Le malade alcoolique y voit une aubaine, surtout ne pas parler de son problème d’alcool, de son agressivité, ses manipulations et lorsque la situation sera tendue, il utilisera tous les moyens pour faire oublier ses turpitudes, pour ne pas dire plus. C’est ce que j’appelle le syndrome du bouquet de fleur. Lorsque les premières violences apparaitront, il jurera ses grands dieux que c’était un accident et que cela ne se reproduira pas.
Plus le temps passe plus les relations vont devenir conflictuelles en raison de la progression de l’alcoolisme, du comportement du malade et de celui de l’épouse toute occupée, j’y reviendrais, à gérer le quotidien. Pourtant elle a peur et plus elle a peur plus il lui fera peur. Plus elle se tait et plus il la fera taire et plus elle culpabilise, plus il la fera culpabiliser. Je n’ai, pas lorsque j’évoque les violences, de mots assez forts pour fustiger l’attitude des malades alcooliques, quand bien même ils souffrent, quand bien même ils méritent toute l’attention des soignants. L’alcool n’excuse pas tout et les tribunaux en savent quelque chose. Bien sur, tous les malades alcooliques ne sont pas violents, la grande majorité se contentant, si je puis dire, de rester agressifs parfois.
Refusant l’alcoolisation et adoptant une attitude protectrice de son foyer, l’épouse va en arriver à un statut de « mère épouse », gérant tout le quotidien de peur de s’exposer aux reproches de l’époux qui, lui, débarrassé de toutes responsabilités familiales et se désintéressant de tout, pourra s’alcooliser relativement tranquillement. Par le silence, elle cherchera aussi à protéger ses enfants, comme si ils ne voyaient rien et surtout parce qu’ils ne doivent rien voir. Sauf qu’au moindre accroc estimé par le malade alcoolique, tout s’envenimera très vite. L’épouse, étouffée et recherchant des bouffées d’oxygène dans un quotidien anxiogène ira alors vers l’extérieur, ses amies, diverses activités, le travail. Dans ce schéma de suspicion, le malade alcoolique y verra un abandon du foyer et surtout il vivra, dans sa stratégie de déni, une peur panique : « Et si elle parlait de moi ? ». Sa réponse va être limpide, il fera tout pour l’isoler, l’accompagnera partout où il le pourra et surtout, dès qu’elle rentrera à la maison ne serait-ce qu’après avoir acheté le pain, il explosera dans des crises de jalousies maladives et injustifiées. Convaincant à l’extrême, il réussira à faire douter son épouse, jusqu’à lui faire admettre l’idée selon laquelle elle deviendrait une mauvaise épouse, une mauvaise mère. Et lorsque les premiers coups s’abattront, elle en viendra à se poser cette terrible question : « Peut être a-t-il raison, j’ai fait quelque chose de mal ». Culpabilité… Un malade alcoolique me disait récemment : « Elle (ma femme) était même certaine que c’était sa faute si je buvais ».
Il convient de rompre ce lien alcool-violence le plus tôt possible. Si tant de violences conjugales sont mortelles, il en est de la seule responsabilité des auteurs, l’alcool pouvant servir d’explication mais en aucun cas, je le répète, d’excuse. Or, l’épouse, coupable de quoi ?, est trop ancrée dans cette logique de l’excuse, tout en étant avant tout la victime de ce cercle infernal dans lequel elle est enfermée contrainte et forcée.
Des solutions existent d’abord pour elle, ce sera l’objet du prochain « Billet ».